Oscar Wilde, le mot d’esprit et sa source
Chez Wilde, le trait circule partout, souvent amputé de son titre, de son personnage et de sa date, alors que c’est justement là que le sens commence.
Oscar Wilde est l'un des auteurs les plus cités, et l'un des plus déformés. Le phénomène tient à son style, fait de paradoxes courts, de symétries, de répliques qui semblent prêtes pour l'affiche. Il tient aussi à une erreur de lecture très simple : beaucoup de phrases fameuses sont prononcées par des personnages, dans une comédie ou un roman, et non livrées comme un credo de l'auteur. La méthode du recueil raisonné de citations sourcées est presque faite pour Wilde.
Chez lui, la source compte plus encore qu'ailleurs. Dire seulement « Oscar Wilde » ne suffit pas. Il faut au moins l'oeuvre, souvent l'acte ou le chapitre, et si possible le personnage qui parle. Lord Henry dans The Picture of Dorian Gray, Lord Darlington dans Lady Windermere's Fan, Algernon ou Lady Bracknell dans The Importance of Being Earnest ne sont pas des porte-parole transparents. Ils jouent, séduisent, provoquent, blessent.
Pour d'autres cas du même genre, la page les auteurs, et ce qu'on leur prête rappelle utilement qu'un nom propre ne remplace jamais une référence.
Les phrases qui sont bien dans l'oeuvre
La meilleure porte d'entrée est de repartir des textes les plus souvent pillés, les comédies mondaines des années 1892 à 1895, le roman The Picture of Dorian Gray, et quelques essais. Voici des formules établies, avec leur source précise.
| Formule | Source | Contexte |
|---|---|---|
| I can resist everything except temptation. | Lady Windermere's Fan, Act I, 1892 | Réplique de Lord Darlington |
| We are all in the gutter, but some of us are looking at the stars. | Lady Windermere's Fan, Act III, 1892 | Réplique de Lord Darlington |
| Nowadays people know the price of everything and the value of nothing. | Lady Windermere's Fan, Act III, 1892 | Définition du cynique |
| The truth is rarely pure and never simple. | The Importance of Being Earnest, Act I, 1895 | Réplique d'Algernon |
| The only way to get rid of a temptation is to yield to it. | The Picture of Dorian Gray, chapter II, 1891 | Réplique de Lord Henry |
| Life imitates Art far more than Art imitates Life. | The Decay of Lying, dans Intentions, 1891 | Paradoxe critique |
Ces phrases sont vraies, mais elles ne disent pas toutes la même chose. Les trois premières appartiennent à un théâtre de salon où l'esprit est une arme sociale. Elles font rire parce qu'elles renversent les valeurs attendues. Les lire comme de sages maximes serait déjà les aplatir.
The truth is rarely pure and never simple.
Oscar Wilde, The Importance of Being Earnest, Act I, 1895
Cette phrase est souvent traitée comme une sentence générale sur la vérité. Dans la pièce, elle sort de la bouche d'Algernon, personnage frivole, brillant et peu scrupuleux. L'effet tient justement à ce décalage. Le mot est juste, mais la situation l'est autant.
Le théâtre, machine à détacher des répliques
Les comédies de Wilde fabriquent des citations presque malgré elles. Une réplique y est brève, mémorable, faite pour être reprise. Le risque vient ensuite : on garde la pointe, on perd le jeu de scène, et le personnage disparaît. C'est particulièrement visible avec Lady Bracknell.
To lose one parent, Mr. Worthing, may be regarded as a misfortune, to lose both looks like carelessness.
Oscar Wilde, The Importance of Being Earnest, Act I, 1895
Ici encore, le trait ne vaut pas comme opinion de l'auteur sur la famille. Il dessine un personnage de grande dame impérieuse, dont l'indécence glacée fait tout le comique. Citer Wilde utilement, c'est donc citer aussi la scène qu'il écrit.
Pour les répliques sur l'union, l'intérêt ou les conventions sociales, le recueil de citations sur le mariage avec leurs sources permet de replacer Wilde parmi les grands fabricants de maximes mondaines.
Dorian Gray, préface et roman, deux réservoirs distincts
The Picture of Dorian Gray demande une vigilance particulière. Le texte existe d'abord en revue, en 1890, puis en volume révisé, en 1891. La préface aphoristique appartient à l'édition en livre. Plusieurs citations très célèbres viennent de là, non du récit lui-même.
Quand une formule de Dorian Gray est citée sans date ni chapitre, on ne sait souvent pas si elle vient de la version de 1890, du livre de 1891, ou d'une traduction postérieure. Le minimum utile est donc l'année et, pour le roman, le chapitre.
The books that the world calls immoral are books that show the world its own shame.
Oscar Wilde, The Picture of Dorian Gray, Preface, 1891
La préface concentre la défense esthétique de Wilde après le scandale suscité par le roman. On y trouve aussi la formule finale, souvent isolée jusqu'au contresens :
All art is quite useless.
Oscar Wilde, The Picture of Dorian Gray, Preface, 1891
Isolée, la phrase passe pour un mépris de l'art. Dans la préface, elle relève d'une provocation esthétique contre la lecture moraliste. Elle n'invite pas à jeter les oeuvres, elle récuse l'idée qu'on doive les juger comme des sermons.
Le roman lui-même fournit d'autres lignes fameuses, souvent attribuées à Wilde sans mention du personnage qui parle. Lord Henry, surtout, a longtemps servi de distributeur automatique de bons mots. C'est lui, au chapitre II, qui lance :
The only way to get rid of a temptation is to yield to it.
Oscar Wilde, The Picture of Dorian Gray, chapter II, 1891
La formule est authentique. Son statut, en revanche, est dramatique. Elle agit sur Dorian comme une suggestion empoisonnée. La citer comme un conseil de vie, c'est déjà entrer dans le piège du roman.
Les attributions douteuses, ou le faux Wilde parfait
Wilde attire les apocryphes parce qu'il a un timbre immédiatement reconnaissable. Une phrase un peu brillante, un peu insolente, un peu symétrique, et son nom arrive. Les pseudo-bons mots sans texte repérable relèvent du dossier anonyme, inconnu, apocryphe.
- Be yourself, everyone else is already taken. L'attribution à Wilde circule partout, mais sans référence établie à une oeuvre, une lettre, un entretien publié ou un carnet identifiable.
- I have nothing to declare except my genius. La phrase est souvent racontée comme une repartie de douane. L'anecdote est célèbre, mais la référence contemporaine et assurée manque le plus souvent quand on la répète.
- Everything in moderation, including moderation. La formule est régulièrement donnée sous son nom, sans source établie dans son oeuvre.
Le plus intéressant est que ces faux ressemblent à du vrai Wilde. La première, surtout, paraît plausible parce qu'elle rejoint un thème authentique de De Profundis.
Most people are other people. Their thoughts are someone else's opinions, their lives a mimicry, their passions a quotation.
Oscar Wilde, De Profundis, écrit en 1897, publié en 1905
On comprend alors comment naît un apocryphe efficace. Une pensée réelle, longue et douloureuse, est réduite à un slogan bref, portable et moralement irréprochable. On y gagne en circulation, on y perd le texte.
Pourquoi les faux tiennent si bien
Parce qu'ils simplifient. Wilde aime le paradoxe, donc on lui prête n'importe quel paradoxe. Wilde aime l'esprit, donc on lui prête n'importe quel bon mot. Wilde a écrit sur l'artifice, donc on rabat toute sa pensée sur quelques formules de calendrier. Le remède est modeste, mais sûr.
- Demander le titre exact de l'oeuvre.
- Chercher l'acte, la scène, le chapitre ou la date.
- Vérifier si la phrase est prononcée par un personnage.
- Se méfier des versions françaises trop lisses, qui fondent plusieurs traductions en une seule formule.
Chez Wilde, le mot d'esprit n'est jamais seulement un trait. C'est une voix, un décor, une ironie, parfois une stratégie de scandale. Le citer avec sa source n'alourdit pas la phrase, cela lui rend sa netteté.
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