Freud, la traduction change le sens
Chez Freud, un mot de traduction suffit à déplacer une idée, et plusieurs formules célèbres ne se comprennent qu’en revenant au texte allemand.
Freud est souvent cité en français comme s'il avait écrit des maximes. C'est trompeur. Son style peut être bref, mais sa pensée passe par un vocabulaire technique, et ce vocabulaire n'a pas toujours reçu la même traduction. Entre les premières versions françaises, les retraductions plus tardives et les habitudes prises par les manuels, une même phrase peut changer de portée.
Le problème n'est pas seulement philologique. Il touche le sens. Chez Freud, Ich, Es, Trieb, Seele, Intellekt ne se laissent pas rabattre sans reste sur moi, ça, instinct, âme, raison. Une citation isolée, puis traduite de mémoire, devient vite une formule plus nette, plus morale, parfois plus scolaire que l'original.
Pour qui veut remonter au texte, la méthode de vérification des citations et de leurs sources vaut particulièrement pour Freud. Un nom d'auteur ne suffit pas. Il faut l'ouvrage, et si possible la subdivision, parce que la phrase la plus célèbre n'est pas toujours celle qui dit le plus juste.
Quatre formules sûres, et ce qu'elles deviennent en français
La formule la plus commentée est sans doute celle qui clôt la trente et unième des Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse.
Wo Es war, soll Ich werden.
Sigmund Freud, Neue Folge der Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, XXXI. Vorlesung, 1933
Le français hésite ici entre plusieurs gestes. Une traduction très littérale conserve le parallélisme des pronoms substantivés. D'autres versions lissent la phrase et la rendent plus conquérante, comme s'il s'agissait d'une prise de pouvoir du moi. Or la force de l'allemand tient aussi à son étrangeté. Freud fait travailler des mots ordinaires, es et ich, en concepts. Trop clarifier, c'est déjà interpréter.
Le moi, chez soi, et la maison
Autre phrase sûre, beaucoup moins contestée dans sa traduction, mais souvent arrachée à son contexte polémique.
Das Ich ist nicht Herr im eigenen Hause.
Sigmund Freud, Eine Schwierigkeit der Psychoanalyse, 1917
On lit presque toujours, en français, que le moi n'est pas maître dans sa propre maison. La traduction est bonne. Le risque est ailleurs. Isolée, la phrase devient un proverbe sur la faiblesse humaine. Dans l'essai de 1917, Freud l'inscrit dans une démonstration sur les blessures infligées au narcissisme humain. Elle n'énonce pas une sagesse intemporelle, elle sert un argument précis sur la découverte psychanalytique.
Le même écart apparaît avec la phrase sur le rêve, souvent simplifiée jusqu'au contresens.
Die Traumdeutung ist die via regia zur Kenntnis des Unbewußten im Seelenleben.
Sigmund Freud, Die Traumdeutung, chapitre VII, 1900
Ce que l'on retient d'ordinaire, c'est que le rêve serait la voie royale de l'inconscient. La source dit autre chose. Freud parle de l'interprétation du rêve, non du rêve seul, et il parle d'un accès à la connaissance de l'inconscient dans la vie psychique. La formule célèbre n'est pas fausse par esprit, mais elle est plus courte, plus brillante, et moins exacte.
Quand un mot français déplace la doctrine
Une autre phrase, très souvent citée pour célébrer la patience de la raison, mérite la même attention.
Die Stimme des Intellekts ist leise, aber sie ruht nicht, ehe sie sich Gehör verschafft hat.
Sigmund Freud, Die Zukunft einer Illusion, 1927
Selon les éditions françaises, on rencontre la voix de l'intellect, parfois la voix de la raison. Ce n'est pas indifférent. Dire intellect fait entendre chez Freud une faculté de discernement et de travail critique, là où raison invite plus spontanément à un registre philosophique et moral. Le français courant préfère souvent raison, plus noble et plus fluide. Le texte allemand, lui, dit bien Intellekt.
Le cas de Freud n'est donc pas celui d'un auteur simplement mal cité. Il est aussi celui d'un auteur traduit par strates. Les anciennes versions ont fixé des habitudes, les retraductions ont voulu corriger ces habitudes, et les citations reprises sur affiches ou dans les copies mélangent souvent les deux. Pour d'autres auteurs allemands, le même phénomène se rencontre, comme le montre la page sur Nietzsche, autre écrivain constamment déformé par la citation.
Chez Freud, une formule trop nette doit éveiller un doute. Vérifier le mot allemand permet souvent de voir si la traduction rapporte un énoncé, ou si elle commence déjà à le commenter.
Deux termes suffisent à mesurer l'enjeu. Trieb a longtemps été rendu par instinct, puis de plus en plus par pulsion. Le premier mot naturalise, le second garde mieux l'élaboration proprement psychanalytique. De même, Ich et Es ont l'air techniques en français, alors que Freud part de mots ordinaires de l'allemand. Une citation traduite perd facilement ce double niveau, familier et conceptuel.
Ce qu'on peut citer, ce qu'il faut signaler comme douteux
Le plus utile est de distinguer trois cas, la phrase sûre, la formule abrégée, et l'attribution sans référence établie. Freud circule dans les trois registres à la fois.
| Formule qui circule | Ce qui est établi | Point de vigilance |
|---|---|---|
| Le rêve est la voie royale de l'inconscient | Réduction d'une phrase sourcée de Die Traumdeutung, chapitre VII, 1900 | Freud parle de l'interprétation du rêve, et de la connaissance de l'inconscient |
| Le moi n'est pas maître dans sa propre maison | Formule bien sourcée, Eine Schwierigkeit der Psychoanalyse, 1917 | La phrase est souvent isolée d'un texte sur le narcissisme humain |
| Aimer et travailler | Attribution fréquente à Freud, sans référence publiée établie | Ne pas la donner comme citation certaine tant que la source précise manque |
La troisième ligne est décisive. On rencontre partout l'idée que Freud aurait défini la santé psychique par la capacité d'aimer et de travailler. La formule est plausible, elle ressemble à Freud, elle a été reprise d'innombrables fois. Mais une formule plausible n'est pas une citation. Tant qu'une référence exacte n'est pas fournie, elle relève du dossier des formules sans source établie ou des attributions douteuses.
Le même scrupule vaut pour les recueils thématiques. Une phrase de Freud sur l'amour, le mariage ou la vérité peut être parfaitement authentique, mais il faut encore savoir dans quel texte elle s'inscrit, clinique, polémique, anthropologique, ou simplement épistolaire. Sans cette précision, la phrase est vite rabattue sur un sens moral général qui n'est pas le sien.
Quelques gestes simples avant de reprendre Freud
- Vérifier si la phrase française correspond à un original allemand repérable.
- Privilégier le titre de l'ouvrage, et la conférence ou le chapitre quand ils existent.
- Se demander si la version française cite Freud, ou résume Freud.
- Se méfier des mots qui ont plusieurs traductions usuelles, surtout pulsion, instinct, intellect, raison.
Ce tri est utile bien au delà d'un seul auteur. Le répertoire des auteurs souvent cités, et souvent cités de travers montre que la célébrité d'une formule tient rarement à sa fidélité. Freud en offre une version particulièrement nette, parce que la traduction y travaille autant que la mémoire.
Citer Freud sans l'aplatir
Le bon usage de Freud commence donc par une modestie. On peut citer peu, mais citer juste. Une formule allemande brève ne gagne pas toujours à devenir une sentence française impeccable. Parfois, la rugosité du texte original dit mieux la pensée que son équivalent le plus élégant.
La difficulté n'interdit pas la citation, elle en relève seulement l'exigence. Chez Freud, une source exacte vaut aussi comme garde fou contre deux simplifications, la maxime psychologique prête à l'emploi, et la traduction qui fait croire à une transparence immédiate. Revenir à l'œuvre, au mot, au contexte, c'est souvent retrouver un Freud moins aphoristique, mais plus précis.
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