Nietzsche, l’auteur le plus mal cité
Chez Nietzsche, la formule célèbre change vite de sens, de locuteur et de traduction, d'où la nécessité de revenir au livre, au paragraphe et au contexte.
Nietzsche est l'un des auteurs les plus pillés par les florilèges. La raison est simple : il écrit souvent par aphorismes, il frappe vite, et ses formules supportent très bien l'affiche, beaucoup moins bien la coupe sauvage. On retient une phrase, on oublie le paragraphe, puis le livre, puis le fait décisif, à savoir qui parle et à quel endroit.
Le problème est aggravé par l'histoire éditoriale. Il y a les œuvres publiées par Nietzsche lui-même, mais aussi les fragments posthumes, souvent cités comme s'ils appartenaient au même statut. Il y a aussi les traductions françaises, qui ne coïncident pas toujours. Chez Nietzsche, une même phrase peut circuler sous trois formes voisines, avec un sens légèrement déplacé.
Autrement dit, un nom d'auteur ne suffit jamais. Pour Nietzsche, il faut au minimum un titre, une subdivision, souvent un numéro de paragraphe, et de préférence l'indication de la traduction utilisée. La méthode rappelée sur la page qui pose le principe qu'une citation ne vaut que par sa source est ici particulièrement utile.
Pourquoi Nietzsche se déforme si vite
Il y a d'abord le style. Un aphorisme se détache aisément. Cela donne des citations mémorables, mais aussi des citations orphelines. Or un aphorisme n'est pas un proverbe. Il appartient à un livre composé, à une suite, à une polémique, parfois à une voix fictionnelle.
Il y a ensuite le cas d'Ainsi parlait Zarathoustra. Beaucoup de phrases célèbres viennent de ce livre, mais elles sont prononcées par Zarathoustra, personnage prophétique, non par un narrateur neutre. Dire que Nietzsche "pense" une phrase parce qu'on l'a tirée d'un discours de Zarathoustra, c'est déjà simplifier.
Enfin, les traductions françaises jouent un rôle considérable. Le cas est voisin de celui qu'on rencontre sur la page Freud, la traduction change le sens : une formule allemande très brève peut devenir, selon l'édition, plus sèche, plus morale, ou plus psychologique.
Chez Nietzsche, on confond souvent œuvre publiée et fragment posthume, parole d'un personnage et thèse de l'auteur, formule allemande et version française de circonstance. C'est la recette parfaite pour fabriquer du faux précis à partir d'un vrai approximatif.
Le phénomène n'est pas propre à Nietzsche. La rubrique les auteurs et ce qu'on leur prête montre combien les phrases les plus recopiées sont aussi les plus déformées.
Quelques citations de Nietzsche, avec leur source
Voici des formules que l'on peut rattacher sans difficulté à une œuvre précise. Quand une traduction varie, le signalement figure dans la remarque.
| Formule | Référence | Remarque |
|---|---|---|
| « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! » | Le Gai Savoir, livre III, §125, « L'insensé », 1882 | Phrase dite par l'insensé, dans une scène construite. |
| « Sans la musique, la vie serait une erreur. » | Le Crépuscule des idoles, « Maximes et flèches », §33, 1889 | L'une des citations les plus stables en français. |
| « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » | Le Crépuscule des idoles, « Maximes et flèches », §8, 1889 | Certaines traductions donnent « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort ». |
| « L'homme est quelque chose qui doit être surmonté. » | Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, §3, 1883 | Phrase centrale pour le thème du surhumain. |
| « La maturité de l'homme, c'est d'avoir retrouvé le sérieux qu'on avait au jeu, étant enfant. » | Par-delà bien et mal, §94, 1886 | Souvent citée juste, rarement sourcée. |
Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué !
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, livre III, §125, « L'insensé », 1882
Sans la musique, la vie serait une erreur.
Friedrich Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, « Maximes et flèches », §33, 1889
La première citation est presque toujours mal comprise. Sortie de son paragraphe, elle devient slogan athée. Dans le livre, elle appartient à une mise en scène, celle de l'insensé qui annonce à des hommes incrédules la portée historique et spirituelle de la mort de Dieu. La source est exacte, mais le sens change dès qu'on retire la scène.
La seconde, au contraire, supporte assez bien l'extraction. Elle reste un aphorisme du Crépuscule des idoles, dans la section « Maximes et flèches ». Citer seulement Nietzsche suffit pour l'affiche, pas pour l'étude. Un paragraphe numéroté existe, il faut le donner.
Le cas de « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort »
La formule est authentique, mais sa traduction n'est pas toujours identique d'une édition à l'autre. C'est un bon exemple de citation vraie, souvent recopiée sans le détail qui permettrait de la contrôler. On peut la rapporter sûrement au Crépuscule des idoles, « Maximes et flèches », §8, 1889. Le minimum honnête consiste donc à donner cette référence, et à ne pas faire croire qu'il n'existe qu'une seule rédaction française intangible.
On retrouve le même besoin de précision sur les pages thématiques, par exemple les citations sur la vérité avec leurs sources, où Nietzsche est souvent invoqué pour des formules qu'il n'a pas écrites telles quelles.
Ce qu'on met dans la bouche de Nietzsche
Le premier cas est celui des phrases sans référence établie. Elles sont parfois profondes, souvent spirituelles, presque toujours parfaitement adaptées aux réseaux sociaux. Cela ne suffit pas à en faire des citations.
| Formule qui circule | État de la source | Ce qu'on peut dire sans tricher |
|---|---|---|
| « Il n'y a pas de faits, seulement des interprétations. » | Pas de référence établie sous cette forme dans les œuvres publiées par Nietzsche. | La formule est généralement rapprochée d'un fragment posthume tardif, mais la version qui circule est une condensation. |
| « Et ceux qu'on voyait danser furent pris pour des fous par ceux qui n'entendaient pas la musique. » | Aucune référence établie chez Nietzsche. | Apocryphe en l'état actuel des vérifications sérieuses. |
| « Deviens ce que tu es. » | La formule brève a une histoire plus ancienne que Nietzsche. | Chez Nietzsche, on peut citer avec certitude le sous-titre d'Ecce Homo, « Comment on devient ce que l'on est », rédigé en 1888, publié en 1908. |
Le cas le plus célèbre est celui de la phrase sur les faits et les interprétations. Elle est souvent présentée comme le résumé définitif du perspectivisme nietzschéen. Le problème est double : la rédaction exacte qui circule n'est pas celle d'une œuvre publiée par Nietzsche, et l'on passe sous silence le statut de fragment posthume. On peut parler d'une parenté textuelle, pas brandir une citation de manuel si l'on n'a pas la référence précise.
La sentence sur les danseurs et la musique est un apocryphe très performant. Elle sonne nietzschéenne, ce qui explique sa fortune. Mais une tonalité n'est pas une source. Pour ce type de formules, la bonne catégorie est celle des attributions douteuses, des anonymes et des apocryphes.
Quant à « Deviens ce que tu es », le cas est plus subtil. On réduit volontiers Nietzsche à ce mot d'ordre, alors que la formule brève n'est pas un monopole nietzschéen et que le texte certain, chez lui, est le sous-titre d'Ecce Homo. Là encore, la précision bibliographique évite de faire passer une devise pour une citation fermement localisée.
Comment citer Nietzsche proprement
Pour éviter la moitié des erreurs, quatre réflexes suffisent :
- noter le titre exact de l'œuvre, et non le seul nom de Nietzsche,
- ajouter la subdivision utile, livre, prologue, discours, section ou numéro de paragraphe,
- indiquer la date de publication, ou préciser qu'il s'agit d'un fragment posthume si c'est le cas,
- ne pas masquer les variations de traduction quand elles changent sensiblement la formule française.
Nietzsche gagne rarement à être transformé en banque de slogans. Il gagne presque toujours à être relu dans son mouvement, sa forme et sa scène d'énonciation. C'est à ce prix qu'une phrase cesse d'être un bruit de fond et redevient une citation.
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