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Citations, sources et usages

VosCitations La Rochefoucauld, la maxime et son numéro

La Rochefoucauld, la maxime et son numéro

Chez La Rochefoucauld, une maxime se cite avec un numéro d’édition : le texte change, l’ordre bouge, et la formule apprise n’est pas toujours la bonne.

La Rochefoucauld est souvent cité comme s’il suffisait d’un nom propre et d’une phrase brève. C’est exactement le cas où la référence manque l’essentiel. Pour les Maximes, il faut au minimum un titre, un numéro et une édition datée. Sans cela, on ne sait pas si l’on cite le texte de 1665, de 1666, de 1671, de 1675 ou celui de 1678, qui n’est pas identique aux précédents.

Le point de départ est simple : le recueil n’est pas fixé d’un seul coup. Il existe une édition clandestine en 1664, que l’auteur désavoue, puis cinq éditions autorisées, de 1665 à 1678. Entre ces états du texte, La Rochefoucauld ajoute, retire, déplace, resserre. Une maxime très connue aujourd’hui peut être absente d’une première édition, ou formulée autrement.

La méthode rappelée sur VosCitations, citations, sources et usages vaut ici plus qu’ailleurs : un nom d’auteur n’est pas une référence. Pour La Rochefoucauld, un simple « Maximes » ne suffit pas davantage.

Le bon réflexe

Pour citer La Rochefoucauld correctement, donner l’auteur, le titre du recueil, le numéro de la maxime et l’édition retenue. Le numéro seul n’est fiable que si l’édition est connue, ou si l’on précise que l’on suit la numérotation de 1678.

Pourquoi le numéro ne suffit pas toujours

On lit souvent : « La Rochefoucauld, maxime 218 ». C’est déjà mieux qu’une attribution nue, mais ce n’est pas encore complet. Le numéro renvoie à un ordre interne du recueil, or cet ordre a changé. Les grandes éditions modernes prennent très souvent pour base l’édition de 1678, la dernière revue par l’auteur. Dans cet usage, la maxime 218 est bien celle que tout le monde connaît sur l’hypocrisie. Mais une autre édition savante peut signaler les états antérieurs, ajouter les maximes supprimées en appendice, ou distinguer les variantes.

La difficulté n’est pas propre à La Rochefoucauld. Elle rappelle celle des fragments signalée sur Pascal, les Pensées et leur numérotation, où le numéro change selon l’édition de référence. Pour éviter l’erreur, il faut penser moins au « bon mot » qu’au texte édité.

Autre piège, la langue du XVIIe siècle est souvent modernisée en silence. Certaines anthologies corrigent la ponctuation, l’orthographe, parfois même la tournure. Le sens n’est pas toujours bouleversé, mais le lecteur ne sait plus ce qui vient de La Rochefoucauld et ce qui vient de l’éditeur.

Les cinq éditions autorisées

ÉditionCe qu’elle représente
1665Première édition autorisée des Réflexions ou sentences et maximes morales, après la circulation fautive de 1664.
1666Recueil revu, avec retouches de formulation et réorganisation partielle.
1671Nouvel état du texte, enrichi et remanié.
1675Édition augmentée, qui modifie encore l’ensemble.
1678Dernière édition publiée du vivant de l’auteur, base la plus courante de la numérotation moderne.

Il ne faut donc pas parler des Maximes comme d’un bloc immobile. Le livre s’est fait par reprises successives. La Rochefoucauld corrige moins pour expliquer que pour serrer la phrase, nuancer l’attaque, remplacer un absolu par une restriction, ou déplacer une sentence vers un autre voisinage.

Quelques maximes sûres, avec leur numéro

Voici des formules qu’on cite beaucoup, et qu’il est possible de citer proprement. Les références données ci dessous suivent l’édition de 1678, qui sert le plus souvent de repère commun.

Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés.

François de La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, maxime 1, édition de 1678

Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui.

François de La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, maxime 19, édition de 1678

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

François de La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, maxime 26, édition de 1678

Dans l’adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas.

François de La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, maxime 99, édition de 1678

Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux, s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour.

François de La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, maxime 136, édition de 1678

L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.

François de La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales, maxime 218, édition de 1678

Ces six exemples montrent déjà ce que le recueil fait entendre : moins une morale édifiante qu’une analyse des motifs cachés, de l’amour propre, du calcul, de l’illusion sur soi. Beaucoup de citations sur l’amour attribuées à La Rochefoucauld viennent bien de là, ce qui justifie de les vérifier avant de les reprendre dans un florilège sur les citations sur l’amour, avec leurs sources.

On voit aussi pourquoi certaines phrases se détachent si facilement du livre. Elles sont brèves, closes, mémorisables. À ce stade, elles risquent de devenir des proverbes de salon. Or une maxime n’est pas un proverbe. Le détour par les proverbes ne sont pas des citations aide à garder cette différence en tête.

Ce que les éditions changent vraiment

Dire que « le texte change » ne signifie pas seulement qu’il y a plus ou moins de maximes. Les variations portent sur plusieurs plans.

  • L’augmentation du recueil : des maximes apparaissent dans les éditions tardives et ne peuvent donc pas être citées comme si elles avaient toujours été là.
  • Le déplacement : une sentence conserve parfois son texte, mais pas sa place, donc pas forcément son numéro selon l’édition consultée.
  • La retouche : un mot, une restriction, une cadence changent la portée de la maxime.
  • La suppression : certaines formulations plus dures ou moins satisfaisantes disparaissent de l’état final.
  • La présentation éditoriale : orthographe et ponctuation peuvent être modernisées par les éditeurs contemporains, sans que cela vienne de l’auteur.

Le point décisif est le suivant : citer une maxime de La Rochefoucauld, ce n’est pas seulement reproduire une phrase exacte, c’est reproduire un état exact de cette phrase. Pour cette raison, les éditions savantes indiquent souvent les variantes. Une citation scolaire honnête peut rester plus simple, à condition de préciser au moins que l’on suit l’édition de 1678.

Numéro d’auteur, numéro d’éditeur

Dans les usages courants, le numéro employé est souvent celui que l’éditeur moderne reprend de 1678. Mais il existe des recueils qui ajoutent, après les 504 maximes de l’édition finale, des textes supprimés ou posthumes sous une numérotation distincte. Si vous copiez une référence trouvée en ligne, vérifiez donc si elle renvoie au noyau canonique du recueil ou à un appendice. Quand ce contrôle n’est pas possible, mieux vaut s’abstenir que donner un faux numéro.

Le même scrupule vaut pour les sentences qu’on prête à La Rochefoucauld sans aucune attache. Si la formule circule partout mais sans maxime, sans date et sans édition, elle bascule vite dans le rayon anonyme, inconnu, apocryphe.

Comment citer La Rochefoucauld sans se tromper

  1. Vérifier que la phrase figure bien dans les Réflexions ou sentences et maximes morales, et non dans une paraphrase.
  2. Noter le numéro de la maxime.
  3. Préciser l’édition suivie, en pratique très souvent 1678.
  4. Conserver le texte exact de l’édition consultée, sans modernisation cachée.
  5. Si une variante importe au propos, la signaler au lieu de la gommer.

La Rochefoucauld est un auteur de précision. Le citer vaguement, c’est presque toujours le trahir. Un nom, une maxime, un numéro, une édition : la référence tient en peu de mots, et c’est elle qui transforme une formule brillante en citation vérifiable.

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